Tout le monde connaît ses colères légendaires, ses mimiques inimitables et ses rôles mythiques de Cruchot, Pivert ou le commissaire Juve. Mais derrière l’acteur, véritable icône du cinéma comique français, se cache un homme à la personnalité complexe : exigeant et perfectionniste sur les plateaux de tournage, c’est un homme timide et angoissé que décrivent ses proches. Voici dix anecdotes rarement évoquées qui permettent de découvrir un autre Louis de Funès.
Après le lycée Condorcet (9ème arrondissement de Paris), Louis de Funès, qui vient d’avoir 16 ans, intègre l’École professionnelle de la fourrure. Très vite le jeune Louis se fait remarquer par ses professeurs : non pour son assiduité dans le travail mais pour son manque de discipline et son côté farceur. Il est finalement renvoyé de l’école ! Ses parents s’inscrivent alors à l’École Technique de Photographie et de Cinéma (ETPC, actuelle ENS Louis-Lumière) mais en jouant avec des produits inflammables, il provoque un incendie et est exclu de l’établissement.
Ensuite il enchaîne des petits boulots : fourreur (chez plusieurs patrons), comptable, décorateur de vitrines, dessinateur industriel (chez Rosengart, constructeur automobile), aide-comptable… Mais il s’ennuie, ses employeurs le trouvent trop distrait, pas assez impliqué. Olivier de Funès, qui a écrit un ouvrage consacré à son père, explique qu’il finissait toujours par se faire renvoyer. A partir des années 30, il devient pianiste professionnel et joue dans des pianos-bars parisiens. C’est un excellent musicien, il joue d’oreille, souvent du jazz improvisé, car il ne lit pas les partitions. Ses grimaces lorsqu’il joue et son humour décalé font déjà rire les clients. C’est d’ailleurs dans ce milieu qu’il a rencontré des agents et des artistes qui l’ont poussé vers le théâtre et le septième art. En 1946, dans La Tentation de Barbizon (Jean Stelli), Louis de Funès apparaît comme portier du cabaret « Le Paradis »… pendant exactement 43 secondes. Il enchaîne ensuite des années de figurations et petits rôles muets ou quasi-invisibles avant d’exploser tardivement. À plus de 50 ans pour ses grands succès, Louis de Funès a très mal vécu cette entrée tardive dans le cinéma et il enviait les carrières précoces.
Avare à l’écran et dans la vraie vie ! À une époque où l’on payait souvent par chèque, beaucoup de chauffeurs préféraient conserver le chèque signé de la main de Louis de Funès plutôt que de l’encaisser. L’acteur le savait et en jouait ... Il ne réglait jamais la note en espèces, privilégiant systématiquement le paiement par chèque. Cette tactique déjà utilisée avant lui par Picasso permettait à l’acteur de se déplacer presque gratuitement. Une habitude qui peut surprendre car il ne manquait pas d’argent mais qui peut s’expliquer par l’histoire familiale. Carlos Luis de Funès de Galarza, le père de l’acteur est né dans une famille espagnole noble mais appauvrie. Dans les années 20, après avoir tenté de commercialiser des émeraudes de synthèse, il accumule des dettes colossales. Il simule un suicide pour échapper à ses créances puit s’enfuit seul au Venezuela, abandonnant femme et enfants. Sa femme, Eléonore traverse l’Atlantique pour le retrouver : il revient en France mais il n’est plus que l’ombre de lui-même. Atteint de tuberculose, brisé et ruiné, il meurt à l’âge de 63 ans. Cet événement a profondément marqué l’enfance et la personnalité de l’acteur, créant chez lui une obsession pour la sécurité financière.
Pendant le tournage du Gendarme se marie, en pleine période de Mai 68, Louis de Funès est très inquiet car il redoute que le pays sombre dans le chaos d’une révolution. Il confie alors à son ami et réalisateur Jean Girault qu’il a enterré un coffre contenant une grosse somme d’argent et des lingots d’or dans le jardin de son château près de Nantes. Un moyen pour lui de sécuriser une partie de sa fortune en cas de crise majeure et une action motivée par la peur de revivre la faillite traumatisante de son père.
Louis de Funès ne supportait pas l’idée qu’un autre acteur puisse lui faire de l’ombre. Il monopolisait l’écran et ce même quand il n’était pas initialement la tête d’affiche. Dans la trilogie Fantômas (1964-1967), Jean Marais était censé être la star principale mais l’énergie débordante de De Funès a progressivement éclipsé Marais. Mylène Demongeot qui a joué aux côtés des deux acteurs évoquent dans ses mémoires des tensions. Jean Marais vivait mal que son rôle diminue au profit des scènes comiques imposées par De Funès. Lors du tournage du Corniaud, Bourvil qui jouait initialement le rôle principal doit finalement céder plus de place à De Funès qui frustré de ne n’avoir que le second rôle exigeait plus de scènes. Il a même collé des gommettes rouges et vertes sur le script pour prouver qu’il n’avait pas assez de dialogues comparé à Bourvil. « Regardez, c’est mathématique ! » a t-il déclaré au réalisateur Gérard Ourly. Dans le Tatoué en 1968 avec Jean Gabin, les deux stars exigeaient chacun des modifications du scénario pour avoir plus de scènes. Ça a tourné à la querelle d’égos, les deux acteurs refusant de céder du terrain ! Sur la plupart des tournages, De Funès improvisait des gags, imposait de nouvelles idées et son jeu d’acteur intense laissait peu de place aux autres stars avec qui il partageait l’affiche.
Louis de Funès refusait catégoriquement la présence d’inconnus sur les plateaux de tournage, une règle stricte qu’il imposait pour maintenir une concentration absolue. Lors d’une interview sur Sud Radio en juin 2020, Olivier de Funès explique que son père considérait le plateau comme un lieu de travail. Il détestait les intrusions, quelles qu’elles soient. Un jour, pendant un tournage, Louis s’arrête net au milieu d’une scène. Le réalisateur lui demande : « Mais qu’est-ce qu’il se passe ? » De Funès répond : « Cherchez, vous allez voir. » Après un moment, il pointe du doigt une jeune fille : « Qui c’est cette bonne femme au fond du plateau ? ». On lui répond : « C’est la petite amie du machiniste. ». « Tant qu’elle sera là, je ne tournerai pas. Parce qu’on vient pas voir le gu-gus sur un plateau. » déclare alors De Funès. Il refusait ainsi toute personne non indispensable : pour lui, le plateau n’était pas un spectacle ouvert au public, mais un espace sacré où la moindre distraction pouvait ruiner la précision comique qu’il exigeait de lui-même et des autres. Ce trait de caractère illustre bien son côté maniaque et perfectionniste : il voulait un environnement "pur", sans éléments extérieurs qui risquaient de le déconcentrer. C’était parfois perçu comme un caprice, mais pour lui, c’était une question de respect du métier.
Malgré son répertoire très large où il a incarné des personnages égoïstes, avares, colériques, lâches, racistes, tyranniques ou manipulateurs, il n’a jamais accepté un rôle impliquant l’adultère. Paradoxalement, sa vie privée est marquée par une longue liaison avec Macha Béranger, rencontrée en 1970, de 27 ans sa cadette, animatrice radio sur France Inter. Pendant le tournage des Gendarmes et Gendarmettes (1982), la production a loué un studio au rez-de-chaussée spécialement pour eux, officiellement pour qu’ils puissent "travailler" ensemble. Des gardes du corps étaient postés à proximité pour surveiller les arrivées et prévenir le couple si Jeanne débarquait à l’improviste (ce qu’elle faisait souvent sur les plateaux).
Le 21 mars 1975, alors qu’il se préparait à tourner un nouveau film avec Gérard Oury intitulé Le Crocodile (où il devait jouer un dictateur autoritaire), Louis de Funès est victime de son premier infarctus dans son appartement parisien. Il est transporté d’urgence à l’hôpital Necker à Paris, où les médecins le sauvent de justesse après plusieurs heures de soins intensifs. Neuf jours plus tard, le 30 mars 1975, alors qu’il semble se remettre et est encore à l’hôpital pour des examens, il s’effondre à nouveau devant son épouse Jeanne : deuxième infarctus sévère, encore plus grave que le premier. Il reste hospitalisé environ deux mois et demi au total, avec un pronostic très réservé. Les médecins sont formels : ils lui interdisent de remonter sur scène ou de tourner des films exigeants physiquement. Ils estiment qu’il risque de mourir s’il reprend son rythme effréné. Le projet Le Crocodile est annulé (il n’a jamais vu le jour), et beaucoup dans le milieu du cinéma pensent que sa carrière est terminée – on le dit "diminué à vie" ou "fini".
Il suit un repos strict d’environ un an (1975-1976), résidant principalement au château de Clermont (Loire-Atlantique), où il se consacre à son potager et à une vie plus calme. Il adopte un régime draconien, perd beaucoup de poids et apparaît tellement affaibli que son fils ainsi que son médecin lui conseillent de stopper ce régime trop strict. En 1976, le producteur Christian Fechner se bat pour le faire revenir sur scène mais les assurances sont très réticentes, considérant le risque élevé. Finalement il parvient à le faire assurer et impose un médecin sur le plateau. Louis revient alors avec L’Aile ou la Cuisse en 1976 et le film connaît un franc succès. Il enchaîne ensuite La Zizanie (1978), La Soupe aux choux (1981) et Le Gendarme et les Gendarmettes (1982), mais avec moins d’intensité physique et toujours sous surveillance médicale.
Peu de gens le savent, mais Louis de Funès a eu trois fils, et non deux comme on le pense souvent. Avant de devenir la star que tout le monde connaît et d’épouser Jeanne Barthélémy (dite « Jeanne de Funès »), l’acteur s’était marié une première fois en 1936 avec Germaine Élodie Carroyer, une jeune femme passionnée de tennis. De cette union, brève (le divorce intervient trois ans plus tard), naît un garçon en 1937 : il s’appelle Daniel et il va grandir à l’écart de la famille de son père.
Louis tenait à garder un lien avec son aîné, mais il le faisait en cachette car Jeanne ne voulait pas entendre parler de ce premier fils. “Il m’apportait des électrophones pour écouter du jazz” raconte Daniel dans une interview.
Lors de la mort de De Funès, Daniel n’a rien touché de l’héritage (contrairement à Patrick et Olivier), ce qui a donné lieu à des polémiques.
Daniel de Funès est décédé en janvier 2017, emporté par un infarctus comme son père. Il avait publié un livre témoignage dans les années 2000 pour raconter « son » Louis de Funès, un père à la fois distant, affectueux en secret et écrasé par la dynamique familiale imposée par sa seconde épouse.
La mère de Louis de Funès, Leonor Soto Reguera a été son premier et principal modèle comique. Elle avait conservé un fort accent espagnol et un tempérament volcanique avec des colères noires et spectaculaires. Louis, adolescent, s’amusait à l’observer et à l’imiter : sa gestuelle, ses intonations dramatiques, ses explosions de rage théâtrales quand elle le poursuivait autour de la table en criant des menaces comme “Yé vais té touer !” (Je vais te tuer !). Il racontait souvent que ces scènes domestiques étaient pour lui une véritable école de comédie : « J’ai eu un grand professeur, qui était ma mère, à son insu », confiait-il dans des interviews.
Le réalisateur Georges Lautner, l’un des rares à avoir connu Leonor personnellement est catégorique : « Le comique de De Funès, le personnage de De Funès, c’est sa mère. » Son biographe Bertrand Dicale explique que toute l’énergie explosive, les mimiques faciales démesurées, les colères chorégraphiées et même certaines intonations de l’acteur proviennent directement de cette influence maternelle.