Le 4 février 1912, Paris retient son souffle : Franz Reichelt, un tailleur autrichien naturalisé français, surnommé le "Tailleur volant", teste son invention révolutionnaire : un costume-parachute conçu pour sauver les pilotes d’avions en cas d’accident. Convaincu de l’efficacité de son prototype, il saute du premier étage de la Tour Eiffel, à 57 mètres de hauteur. Malheureusement, le dispositif échoue et le pauvre s’écrase au sol devant une foule de journalistes et de curieux.
Franz Reichelt nait le 16 octobre 1878 à Wegstädtl, une petite ville de l’Empire austro-hongrois (aujourd’hui Štětí, en République tchèque). À l’âge de 20 ans, en 1898, il s’installe à Paris, attiré par les opportunités de la capitale française. Il y obtient la nationalité en 1909 et adopte le prénom François. Tailleur de profession, il monte un atelier au 8 rue Gaillon. Célibataire et sans enfants, Reichelt consacre sa vie entière à son métier.
Passionné par l’aviation émergente, Reichelt est profondément marqué par les accidents fréquents des premiers avions. À une époque où les pilotes risquent leur vie à chaque vol, il décide de créer un dispositif portable qui pourrait les sauver en cas de problème. Une sorte de manteau qui ferait office de parachute.
Le "costume-parachute" de Reichelt ressemble à un manteau d’aviateur, équipée de tiges, d’une toile de soie et de caoutchouc. Pour le créer, l’inventeur s’est inspirée des chauves-souris. L’idée est simple : en cas de besoin, il suffit d’étendre les bras pour déployer une large surface qui agit alors comme un parachute, ralentissant la descente. La première version utilisait 6 mètres carrés de tissu et pesait 70 kilogrammes, ce qui la rendait impraticable. Reichelt la présente à la Ligue Aérienne de l’Aéro-Club de France, mais elle l’idée est rejetée.
En 1911, il affine son prototype : 12 mètres carrés de surface, moins de 25 kilogrammes, et cette fois il espère remporter un prix pour son invention. La version finale, utilisée lors du saut fatal, offre 30 à 32 mètres carrés de surface une fois déployée. Décrit comme "à peine plus volumineux qu’un vêtement ordinaire" par le journal Le Gaulois, le manteau parachute se déploie en croisant les bras pour former une croix.
Les premiers essais avec des mannequins lancés du cinquième étage de son immeuble sont plutôt encourageants, mais les prototypes suivants présentent des anomalies. En 1911, Reichelt teste personnellement son invention : à Joinville, il saute d’un bâtiment, le parachute ne fonctionne pas mais il atterrit sur de la paille et échappe ainsi à la mort. Un peu plus tard,à Nogent, il se casse une jambe suite à un saut de 10 mètres. Reichelt attribue ces échecs successifs à une hauteur insuffisante pour un déploiement correct. Il se bat pendant un an afin d’obtenir le feu vert pour un saut depuis la Tour Eiffel. Cette autorisation lui est finalement accordée mais uniquement pour des mannequins.
Le jour J, Reichelt arrive à la Tour Eiffel à 7 heures du matin. Ce jour-là, il fait particulièrement froid et le vent souffle fort. Il porte déjà son manteau volant et le présente à une trentaine de journalistes, photographes et curieux rassemblés au Champ de Mars. Bien que la police, dirigée par le préfet Louis Lépine, s’attende à un test avec mannequin, Reichelt insiste au dernier moment pour sauter lui-même et déclare : "Je veux faire l’expérience moi-même et sans tricherie, car je tiens à prouver la valeur de mon invention." Ses amis tentent alors de le dissuader, invoquant le vent, le froid et la hauteur insuffisante (57 mètres). Reichelt leur répond avec assurance : "Vous allez voir comment mes soixante-douze kilos et mon parachute vont donner à vos arguments le plus décisif des démentis."
À 8h22, après avoir grimpé sur un tabouret posé sur une table pour franchir la rambarde du premier étage de la Tour Eiffel, il hésite 40 secondes, s’écrie "À bientôt !" puis saute dans le vide. Le parachute s’ouvre à moitié puis se replie : Reichelt chute comme une pierre avant de s’écraser au sol devant une foule horrifiée. Des caméras ont filmé la scène. L’impact creuse un cratère de 15 centimètres. Il meurt sur le coup.
Cet événement tragique fait la une des journaux le lendemain. Les articles, illustrés par des photos où l’on peut voir l’homme durant sa chute puis son corps au sol, vont profondément choquer les français et marquer les mémoires.